mardi 7 janvier 2014
mardi 23 juillet 2013
Pauvreté, Chasteté, Obéissance
Les religieux prononcent trois vœux : pauvreté, chasteté, obéissance. Souvent on se demande comment il est possible de les vivre... mais au fond, on devrait se demander comment il est possible de vivre sans eux ?
Comme chrétien, nous croyons - c'est-à-dire que nous savons - que la vie est amour, que l'amour est à l'origine de tout, car Dieu est amour. Et en quoi ces trois vœux sont-ils reliés à l'amour ?
Le vœu de pauvreté signifie un dépouillement vis-à-vis des biens, des "choses". Ainsi, ne viendra jamais se mettre entre moi et l'autre un amour désordonné des biens, mais au contraire la pauvreté sera mon protecteur pour ne pas ressentir jalousie envers l'autre dans ce qu'il possède, dureté pour parvenir à tout prix à posséder quelque objet de convoitise que ce soit. Pauvre, j'interdis aux choses d'amoindrir mon amour, d'être un obstacle entre moi et l'autre.
Le vœu de chasteté signifie un dépouillement vis-à-vis des êtres, c'est-à-dire de ne pas être pris par le désir de les posséder, d'aucune manière, ne pas en faire des outils de satisfaction personnelle. Ce vœu est bien trop souvent réduit à sa part sexuelle, alors que bien au-delà de ce périmètre restreint, il s'étend aux moindres rapports avec les autres. Ne jamais utiliser quelqu'un, ne jamais en faire un moyen en vu de satisfaire l'un ou l'autre de mes manques ou de mes pulsions. Il y a une chasteté du couple, pour ne pas réduire l'autre à mes appétits mais bien au contraire construire une relation harmonieuse, à l'écoute du présent. Il y a une chasteté de l'éducateur, et donc des parents, pour ne pas façonner le jeune qui nous est confié suivant nos propres désirs, mais bien se mettre à l'écoute de ce qu'il porte de nouveau, d'original, de mystérieux, qui nous dépasse et nous bouscule, qui prend à contre-pied nos tendances personnelles. Tout ce qui n'est pas source de mort est source de vie. Tout ce qui nous pousse à nous questionner nous permet de nous ouvrir à l'autre. Il y a une chasteté de l'amitié, qui est de ne pas utiliser ses amis, de ne pas avoir des amis sur la seule base d'une utilité, de ne pas s'en considérer propriétaire ni de leur être soumis. Il y a une chasteté du patron, qui est de ne pas considérer ses employés comme des "ressources humaines" - monstrueuse expression de notre civilisation en perte des repères les plus élémentaires -, mais comme des personnes à servir. Il y a une chasteté vis-à-vis de l'étranger, etc. Chaste, je m'interdis de faire des autres des objets, et ainsi je peux les aimer.
Le vœu d'obéissance signifie dépouillement vis-à-vis de sa propre volonté. La première obéissance est l'obéissance au réel, qui signifie accepter ses limites, ne pas se considérer, s'imaginer, se rêver tout puissant et ainsi laisser à l'autre la possibilité d'être, d'exister dans notre monde intérieur. Mais l'obéissance dont il est question pour les religieux est bien celle d'une obéissance formelle au supérieur, d'apprendre à se déposséder face à l'autre de sa propre volonté, pour se libérer même de ce qui nous paraît si essentiel dans notre époque individualiste, afin que notre volonté elle-même soit ouverte à l'autre, et donc à l'amour. Que notre volonté elle-même puisse s'unir à celle de Dieu, car tel est l'amour : l'unification des volontés. Si je considère ma volonté plus importante que celle de l'autre, dans le quotidien le plus immédiat, je pourrai refuser que certains choix se fassent à l'encontre de mes propres décisions, alors que vivre dans l'obéissance à l'autre signifie accepter sa volonté, ne pas être égocentré, attitude difficilement compatible avec l'amour... S'il n'en allait pas d'une conséquence grave, nous devrions obéir en tout temps.
Ces trois vœux participent donc d'un même mouvement de dépouillement pour devenir vraiment libre, retenu par aucune possessivité et ainsi vraiment capable d'amour, de don de soi. Car qui peut se donner s'il est possédé par une convoitise - matérielle, relationnelle ou intérieure ? Tout chrétien est appelé à la chasteté, la pauvreté et l'obéissance, suivant les formes propres à son état et à son rôle. Ces vœux signent la profonde sagesse du christianisme, car seul un homme mûr et achevé les vivra parfaitement. Seul, le Christ les a vécu et les vit. Et lui seul peut nous donner de les vivre. Car même du projet de les vivre par nos forces nous devons être libres, pour n'être pas possédés par les vœux-mêmes qui doivent nous libérer.
Ces vœux ne s'incarneront pas de la même façon pour un religieux, un étudiant, un prêtre, un père ou une mère, un patron, un employé, un passant, un familier... Ces vœux, nous avons tous à les laisser nous former, nous ouvrir les yeux sur les conditions de l'amour, qui sont déjà son accomplissement, car l'amour est unification et les moyens qui font grandir dans l'amour sont déjà l'amour.
Comme chrétien, nous croyons - c'est-à-dire que nous savons - que la vie est amour, que l'amour est à l'origine de tout, car Dieu est amour. Et en quoi ces trois vœux sont-ils reliés à l'amour ?
Le vœu de pauvreté signifie un dépouillement vis-à-vis des biens, des "choses". Ainsi, ne viendra jamais se mettre entre moi et l'autre un amour désordonné des biens, mais au contraire la pauvreté sera mon protecteur pour ne pas ressentir jalousie envers l'autre dans ce qu'il possède, dureté pour parvenir à tout prix à posséder quelque objet de convoitise que ce soit. Pauvre, j'interdis aux choses d'amoindrir mon amour, d'être un obstacle entre moi et l'autre.
Le vœu de chasteté signifie un dépouillement vis-à-vis des êtres, c'est-à-dire de ne pas être pris par le désir de les posséder, d'aucune manière, ne pas en faire des outils de satisfaction personnelle. Ce vœu est bien trop souvent réduit à sa part sexuelle, alors que bien au-delà de ce périmètre restreint, il s'étend aux moindres rapports avec les autres. Ne jamais utiliser quelqu'un, ne jamais en faire un moyen en vu de satisfaire l'un ou l'autre de mes manques ou de mes pulsions. Il y a une chasteté du couple, pour ne pas réduire l'autre à mes appétits mais bien au contraire construire une relation harmonieuse, à l'écoute du présent. Il y a une chasteté de l'éducateur, et donc des parents, pour ne pas façonner le jeune qui nous est confié suivant nos propres désirs, mais bien se mettre à l'écoute de ce qu'il porte de nouveau, d'original, de mystérieux, qui nous dépasse et nous bouscule, qui prend à contre-pied nos tendances personnelles. Tout ce qui n'est pas source de mort est source de vie. Tout ce qui nous pousse à nous questionner nous permet de nous ouvrir à l'autre. Il y a une chasteté de l'amitié, qui est de ne pas utiliser ses amis, de ne pas avoir des amis sur la seule base d'une utilité, de ne pas s'en considérer propriétaire ni de leur être soumis. Il y a une chasteté du patron, qui est de ne pas considérer ses employés comme des "ressources humaines" - monstrueuse expression de notre civilisation en perte des repères les plus élémentaires -, mais comme des personnes à servir. Il y a une chasteté vis-à-vis de l'étranger, etc. Chaste, je m'interdis de faire des autres des objets, et ainsi je peux les aimer.
Le vœu d'obéissance signifie dépouillement vis-à-vis de sa propre volonté. La première obéissance est l'obéissance au réel, qui signifie accepter ses limites, ne pas se considérer, s'imaginer, se rêver tout puissant et ainsi laisser à l'autre la possibilité d'être, d'exister dans notre monde intérieur. Mais l'obéissance dont il est question pour les religieux est bien celle d'une obéissance formelle au supérieur, d'apprendre à se déposséder face à l'autre de sa propre volonté, pour se libérer même de ce qui nous paraît si essentiel dans notre époque individualiste, afin que notre volonté elle-même soit ouverte à l'autre, et donc à l'amour. Que notre volonté elle-même puisse s'unir à celle de Dieu, car tel est l'amour : l'unification des volontés. Si je considère ma volonté plus importante que celle de l'autre, dans le quotidien le plus immédiat, je pourrai refuser que certains choix se fassent à l'encontre de mes propres décisions, alors que vivre dans l'obéissance à l'autre signifie accepter sa volonté, ne pas être égocentré, attitude difficilement compatible avec l'amour... S'il n'en allait pas d'une conséquence grave, nous devrions obéir en tout temps.
Ces trois vœux participent donc d'un même mouvement de dépouillement pour devenir vraiment libre, retenu par aucune possessivité et ainsi vraiment capable d'amour, de don de soi. Car qui peut se donner s'il est possédé par une convoitise - matérielle, relationnelle ou intérieure ? Tout chrétien est appelé à la chasteté, la pauvreté et l'obéissance, suivant les formes propres à son état et à son rôle. Ces vœux signent la profonde sagesse du christianisme, car seul un homme mûr et achevé les vivra parfaitement. Seul, le Christ les a vécu et les vit. Et lui seul peut nous donner de les vivre. Car même du projet de les vivre par nos forces nous devons être libres, pour n'être pas possédés par les vœux-mêmes qui doivent nous libérer.
Ces vœux ne s'incarneront pas de la même façon pour un religieux, un étudiant, un prêtre, un père ou une mère, un patron, un employé, un passant, un familier... Ces vœux, nous avons tous à les laisser nous former, nous ouvrir les yeux sur les conditions de l'amour, qui sont déjà son accomplissement, car l'amour est unification et les moyens qui font grandir dans l'amour sont déjà l'amour.
vendredi 19 juillet 2013
Réflexion sur le service
Aimer les autres par-dessus tout, par-delà soi-même, être « serviteur » par toute sa vie, ne peut reposer que sur deux choses. Tout d'abord, ce peut être une prédisposition naturelle, inconsciente en quelque sorte. Cette prédisposition peut être le fruit d'une expérience, d'une éducation, d'un manque ou quelque chose d'obscurément profond en soi qui pousse vers l'autre jusqu'à l'oubli de soi-même. Plusieurs questions émergent face à cette dynamique de vie : quel en est la sincérité ? Si elle est recherche de soi-même, compensation d'un manque, tentative sans cesse renouvelée de séduction, peut-on réellement parler d'amour ? Quelle en sera la longévité ? Reposant sur l'obscur et l'insaisissable, l'inconscient et l'au-delà de la volonté et de l'intelligence, tout peut basculer d'un instant à l'autre sous l'effet d'une lassitude ignorée, d'un égoïsme qui, se déplaçant, ne se satisferait plus d'une attitude altruiste, d'abord valorisante puis qui s'avérerait finalement oppressante. On peut être « serviteur » avec la même légèreté, la même inconscience que ce que trop souvent on entend par « amour », c'est-à-dire de manière infra humaine à force d'être purement sentimentale, motivée par le manque ou la séduction, l'effet produit en soi ou pour soi… J'aime l'autre pour ce qu'il produit en moi d'agréable… est-ce aimer vraiment ? De toute évidence, non. Je sers l'autre pour ce que cela m'apporte… est-ce servir vraiment ? Partiellement, sans doute, mais pas à la racine de l'acte, pas d'une manière qui garantisse la longévité de la logique du service, en fait pas d'une manière consciente, volontaire et libre.
Alors, quelle peut être une deuxième voie qui entraîne au service, et ce de manière vraiment humaine, c'est-à-dire reposant sur une décision ferme, volontaire, réfléchit, engagement de soi mûr et créateur ?Si ce doit être un engagement réfléchi, il faudra bien qu'il soit fondé sur des arguments qui conviennent à l'intelligence, à la raison. Ce seront alors des motifs de sens, métaphysiques ou religieux.
L'illustration la plus immédiate est la logique chrétienne du service. La foi chrétienne repose sur l'amour de l'autre en considérant que le sens de la vie humaine est l'union amoureuse, à Dieu et aux hommes. La foi chrétienne révèle que la nature profonde de l'être humain s'accomplit, se réalise, dans le don de soi, sous toutes ses formes. Dans la foi, nous découvrons que servir et aimer sont en fait une seule et même réalité, que le « […] Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 45). Par le don de la Foi, nous sommes entraîné vers une vie de Charité, vivant ainsi de la vie même de Dieu, et cet engagement se prend dans la perspective de l'Espérance, également reçue. « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est Moi qui vous ai choisis et établis comme mes amis afin que vous alliez et que vous donniez du fruit » (Jn 15, 16). Le serviteur selon l'évangile le devient dans le cadre d'une alliance, c'est-à-dire d'un appel de Dieu auquel son consentement est nécessaire. Dieu nous précède, pour nous appeler et diviniser en nous ce qui est vraiment humain – pour paraphraser Zundel – et fait ainsi du chrétien un serviteur plein, c'est-à-dire engagé librement, consciemment, et pour autant ne reposant pas sur ses seules forces, mais dans l'Action divine, son action prenant sens comme accomplissement de la vie même de Dieu en soi. Sur cette base, reçue de Dieu, le serviteur l'est pleinement, dans les petites comme dans les grandes choses, dans un engagement volontaire, libre et ainsi vraiment humain.
Le serviteur chrétien (pléonasme) réalise ainsi pleinement l'homme libre et croyant, intelligent et engagé, mû tant par sa vie intérieure que par la réalité du monde extérieur. Le service est réponse à un appel, alliance qui démarre, n'en doutons pas, dans les plus petites choses de la vie quotidienne, dans le service apparemment le plus anodin, dans l'écoute la plus plate de notre prochain, dans l'attention aux petites choses, germes et accomplissement de l'action de Dieu en nous, nous ouvrant aux autres afin de réalisez le seul commandement qui compte : « Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres. »
Il est bien évident qu'en tout chrétien, ces deux attitudes se rencontrent. Telle est la complexité – la misère ? – humaine. Le serviteur chrétien n'existe pas parfaitement dans notre monde. Il est à bâtir en nous sans cesse, dans une démarche de conversion, d'ouverture à l'autre. Dans une inquiétude spirituelle, peut-être, en entendant le Seigneur dire (Mt 25, 34-45) :
« Alors le Roi dira à ceux de droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ? Et le Roi leur fera cette réponse : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. Alors il dira encore à ceux de gauche : Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger, j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire, j'étais un étranger et vous ne m'avez pas accueilli, nu et vous ne m'avez pas vêtu, malade et prisonnier et vous ne m'avez pas visité. Alors ceux-ci lui demanderont à leur tour : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou prisonnier, et de ne te point secourir ? Alors il leur répondra : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait. »
Puisse le Seigneur nous ouvrir les yeux et le cœur pour Le voir en tous nos frères et sœurs, et Le servir, pour vivre de sa vie même, pour dire avec Paul : « Pour moi, vivre, c'est le Christ ! Ce n'est plus moi qui vis mais c'est le Christ qui vit en moi ! » (Gal 2, 20).
Alors, quelle peut être une deuxième voie qui entraîne au service, et ce de manière vraiment humaine, c'est-à-dire reposant sur une décision ferme, volontaire, réfléchit, engagement de soi mûr et créateur ?Si ce doit être un engagement réfléchi, il faudra bien qu'il soit fondé sur des arguments qui conviennent à l'intelligence, à la raison. Ce seront alors des motifs de sens, métaphysiques ou religieux.
L'illustration la plus immédiate est la logique chrétienne du service. La foi chrétienne repose sur l'amour de l'autre en considérant que le sens de la vie humaine est l'union amoureuse, à Dieu et aux hommes. La foi chrétienne révèle que la nature profonde de l'être humain s'accomplit, se réalise, dans le don de soi, sous toutes ses formes. Dans la foi, nous découvrons que servir et aimer sont en fait une seule et même réalité, que le « […] Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 45). Par le don de la Foi, nous sommes entraîné vers une vie de Charité, vivant ainsi de la vie même de Dieu, et cet engagement se prend dans la perspective de l'Espérance, également reçue. « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est Moi qui vous ai choisis et établis comme mes amis afin que vous alliez et que vous donniez du fruit » (Jn 15, 16). Le serviteur selon l'évangile le devient dans le cadre d'une alliance, c'est-à-dire d'un appel de Dieu auquel son consentement est nécessaire. Dieu nous précède, pour nous appeler et diviniser en nous ce qui est vraiment humain – pour paraphraser Zundel – et fait ainsi du chrétien un serviteur plein, c'est-à-dire engagé librement, consciemment, et pour autant ne reposant pas sur ses seules forces, mais dans l'Action divine, son action prenant sens comme accomplissement de la vie même de Dieu en soi. Sur cette base, reçue de Dieu, le serviteur l'est pleinement, dans les petites comme dans les grandes choses, dans un engagement volontaire, libre et ainsi vraiment humain.
Le serviteur chrétien (pléonasme) réalise ainsi pleinement l'homme libre et croyant, intelligent et engagé, mû tant par sa vie intérieure que par la réalité du monde extérieur. Le service est réponse à un appel, alliance qui démarre, n'en doutons pas, dans les plus petites choses de la vie quotidienne, dans le service apparemment le plus anodin, dans l'écoute la plus plate de notre prochain, dans l'attention aux petites choses, germes et accomplissement de l'action de Dieu en nous, nous ouvrant aux autres afin de réalisez le seul commandement qui compte : « Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres. »
Il est bien évident qu'en tout chrétien, ces deux attitudes se rencontrent. Telle est la complexité – la misère ? – humaine. Le serviteur chrétien n'existe pas parfaitement dans notre monde. Il est à bâtir en nous sans cesse, dans une démarche de conversion, d'ouverture à l'autre. Dans une inquiétude spirituelle, peut-être, en entendant le Seigneur dire (Mt 25, 34-45) :
« Alors le Roi dira à ceux de droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ? Et le Roi leur fera cette réponse : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. Alors il dira encore à ceux de gauche : Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger, j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire, j'étais un étranger et vous ne m'avez pas accueilli, nu et vous ne m'avez pas vêtu, malade et prisonnier et vous ne m'avez pas visité. Alors ceux-ci lui demanderont à leur tour : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou prisonnier, et de ne te point secourir ? Alors il leur répondra : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait. »
Puisse le Seigneur nous ouvrir les yeux et le cœur pour Le voir en tous nos frères et sœurs, et Le servir, pour vivre de sa vie même, pour dire avec Paul : « Pour moi, vivre, c'est le Christ ! Ce n'est plus moi qui vis mais c'est le Christ qui vit en moi ! » (Gal 2, 20).
Lettre au président
Ma lettre au Président, évidemment restée sans réponse. Probablement trop longue ?
lundi 8 juillet 2013
Les veilleurs et les forces de l'ordre
Des veilleurs ont été victimes d'actes violents ou illégaux de la part de représentants des forces de l'ordre. Comme veilleurs, nous devons essayer de comprendre ces événements pour résoudre le problème par le seul biais qui ait une quelconque chance d'aboutir : toucher les cœurs, les nôtres d'abord, ceux de nos auditeurs ensuite.
Nous revendiquons de
vivre dans le réel et pas dans des chimères. Eh bien, le réel,
pour nous, ce sont ces hommes et ces femmes, en uniforme, qui nous
entourent et qui ont choisi de rendre à la France le service que
nous connaissons. Il est douloureux que quelques uns le salissent.
Nous, nous ne pouvons pas être de ceux qui voient l'arbre plus que
la forêt, dans la même logique que les médias.
Si nous estimons que
« ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort »
(Nietzsche), ces violences vont-elles amenuiser ou accroître notre
force de paix et d'accueil ? Dans l'action, face à l'injustice et à
la brutalité, nous pouvons céder à la violence, et alors il faut,
passer l'impulsion du moment, nous reprendre. Nous sommes tous
faillibles et prendre conscience de nos limites est un chemin de
progrès essentiel. Mais combien plus forts sommes-nous quand nous
parvenons à opposer la douceur à la brutalité. Car pour nous,
devenir « plus fort », c'est devenir plus doux.
« Mourir », c'est devenir violent.
Et cette logique peut
s'étendre à toute notre vie, car des violences, des injustices de
tous ordres nous en subissons et nous en infligeons chez nous à la
maison, au travail, avec nos amis et ceux que nous trouvons plus
difficiles à aimer. La jalousie ou l'hostilité ne nous sont pas
étrangères, pas plus qu'à aucun autre Homme.
La douceur et l'appel à
la prise de conscience, seuls, peuvent toucher le cœur de celui qui
est coupable de brutalité ou d'injustice. Si, comme veilleurs, nous
voulons être des germes de paix, il n'y a pas d'autre moyen. Et les
situations révoltantes, indignes de représentants des forces de
l'ordre, que les veilleurs ont affrontées peuvent devenir l'occasion
d'un retour sur nous-mêmes, sur le désir de revanche qui peut
naitre en nous, et qui n'est que la logique des violents. "Un
homme ça s'empêche" (Camus) et non pas "ça se lâche".
Que ces occasions difficiles soient ainsi pour nous un lieu de
croissance dans notre force de paix, notre douceur, notre
détermination.
A présent, si nous
cherchons à comprendre l'origine des violences dont se sont rendu
coupables certains policiers envers des citoyens pacifistes,
peut-être pouvons-nous prendre quelques instants pour considérer la
réalité de leur vie, qui est pleine de violence au point parfois
d'user les cœurs.
Car, par-delà le bel
idéal que la majorité d'entre eux veulent ou voulaient suivre, ils
peuvent atteindre des points de rupture, des limites comme tous nous
en avons et dont ils s'approchent, par le service souvent ingrat
qu'ils rendent à la Nation, beaucoup plus souvent que la majorité
d'entre nous. Il ne s'agit pas ici d'excuser l'inexcusable. Ce qui
est indigne, déshonorant doit être dénoncé. Mais si nous voulons
vraiment sortir de cette spirale, il faut comprendre l'origine de
cette violence pour être - à notre modeste mesure - des semeurs de
paix, en usant des moyens qui ont une chance d'aboutir et qui ne sont
certainement pas de réduire les forces de l'ordre aux quelques uns
qui ont pu "craquer", voire à ceux qui se sont corrompus
au fil de leur vie.
Réalisons que ceux-là
se font plus de mal à eux-mêmes qu'à leurs victimes. Il n'y a pas
de bonheur pour l'homme dans la volonté de nuire, dans la vengeance,
le ressentiment ou la haine. Ceux qui ont été violents sont -
spirituellement - les plus à plaindre. Et je crois que se trouve là
une clef face à cette violence : voir qu'elle est le signe et la
cause d'une souffrance et que c'est la pitié qui devrait emplir
notre cœur et nos regards face "à eux", qui sont nos
frères, qui cheminent tout comme nous, et ne sont peut-être pas si
mauvais par rapport à ce qu'a pu être leur vie – et de cela, nous
ne pouvons pas juger, n'ayant pas le secret des cœurs.
Quant à nous, il nous
faut dénoncer l'injustice commise, et appeler le coupable à sortir
de cette logique. Refusons que l'homme puisse accepter de tomber plus
bas que la bête et témoignons de ce que chacun d'entre nous est
capable du meilleur. Mais il faut du temps pour qu'un cœur change,
et tant que ce changement n'aura pas eu lieu nous serons confrontés
à la violence, violence qu'il nous faudra combattre et dénoncer
fermement, par la douceur et la parole. Car dénoncer le dérapage
sert la justice et peut aider celui qui dérape, si c'est fait de
manière audible pour lui. Nous ne devons pas transformer notre
dénonciation en vengeance subtile, mais bien en faire un appel au
meilleur, adressé à ceux qui ont été brutaux, ce qui influencera
notre manière de dénoncer l'inacceptable
Ce disant, je mesure la
distance qui me sépare de ces quelques idées. Quand quelqu'un
m'agresse, ce n'est pas d'abord la compassion qui monte en moi, bien
au contraire. La paix que je prétends servir reste largement à
conquérir en moi ! Comment en serait-il différemment en eux, bien
plus exposés ? Mais un regard de paix et d'amour atteint toujours le
cœur, et c'est le seul « Opinel » dont nous puissions
nous munir, et qu'aucune loi ne peut utiliser contre nous.
Comme Philippe nous y
invitait la semaine dernière, nous pouvons entrer dans une démarche
de liberté en osant pardonner à ceux qui nous ont fait du mal. Leur
pardonner parce qu'ils valent mieux que ça. Leur pardonner pour les
appeler à se dépasser, là où ils en sont. Leur pardonner parce
que nous vivons d'espérance, et qu'aucun homme n'est jamais perdu,
ne doit jamais être enfermé dans ses actes. Leur pardonner parce
que nous ne savons pas ce que nous ferions à leur place... Et la
force que ce pardon exige de notre part montre la violence du travail
spirituel que nous devons tous faire, pour devenir pleinement
humains.
jeudi 4 juillet 2013
Policiers et gendarmes, nos frères
Chère sœur, cher frère policier,
Chère sœur, cher frère gendarme,
Nous sommes frères et sœurs car nous
sommes des êtres humains, et que la fraternité ne tient qu'à cela,
que l'on s'aime ou se haïsse.
Policier ou gendarme, vous l'êtes par
choix, et ce beau service que vous rendez à la France - à chacun
d'entre nous -vous rend d'autant plus chers à nos yeux. Nous en
savons l'importance, nous ne pouvons qu'en soupçonner l'exigence et
les sacrifices imposés.
Vous connaissez - soit pour avoir été
sur place, soit par les échanges avec des collègues, soit par ce
qu'en disent, plus ou moins honnêtement, les médias - l'ampleur et
la nature du mouvement populaire qui s'est levé contre le projet de
loi puis loi Taubira. L'attitude du gouvernement dans cette affaire,
la manière dont ont été conduits débats et votes au sénat comme
à l'assemblée nationale ne sont pas dignes d'un gouvernement
démocratique. Si certaines formes ont été préservées, le mépris
pour les manifestations successives et massives, la destruction des
700000 pétitions pour la saisie du CESE, l'interdiction de porter
certains t-shirts, le retranchement des membres du gouvernement
derrière votre protection, pour ne citer que quelques faits, sont
des signes évidents qu'un glissement s'est produit et que nos
gouvernants trahissent nos idéaux républicains et démocratiques.
Quel gouvernement légitime peut avoir peur de ses citoyens ?
Aux termes de la loi (article 122-4 du
code pénal), un fonctionnaire a le devoir de désobéir à un ordre
illégal ; aux yeux de l'histoire, ceux qui trahissent leur Nation
finissent bien souvent jugés, quand est rétabli un ordre
respectueux des valeurs humaines ; sous le regard de notre propre
conscience, nous savons bien lorsque nous nous comportons loyalement
ou bien lorsque nous contrevenons au vrai service que doit être
notre devoir d'état. Car en revêtant l'uniforme, vous ne vous êtes
pas séparés de l'humanité, vous vous êtes mis à son service, don
que j'admire, comme - je le sais - l'admire l'immense majorité des
"manifestants" (vous voyez desquels je parle). Vous êtes
toujours des êtres humains, libres, capables de réflexion et de
décision, pourvu que vous n'abdiquiez pas de vous-mêmes, de ce que
vous êtes, de qui - peut-être - vous voulez être. Vous êtes des
acteurs de l'Histoire, comme ceux qui décident, déclament, se
lèvent, s'assoient, manifestent, rapportent, déforment, informent,
méprisent, prennent parti, restent indifférents, s'énervent,
appellent au calme, démissionnent, trahissent, se sacrifient ou
sacrifient les autres, utilisent ou servent, dissimulent ou révèlent.
Et l'Histoire - des hommes et des Nations - n'est pas évidente, et
c'est pourquoi la liberté s'appelle aussi discernement.
Où se trouve la limite acceptable de
vos actes ? Je ne le sais pas. La frontière est parfois floue et
l'héroïsme ne se commande pas. Vous avez des familles, des
camarades, des opinions, des aveuglements, des connaissances... En
revanche, je sais - pour l'avoir vu et entendu - qu'il y a parmi vous
ceux qui s'efforcent d'être simplement humains ; ceux qui se gardent
de se joindre à nous car le devoir de réserve s'impose à eux, mais
cela seul les retient ; ceux qui considèrent que nous nous trompons
de combat ; ceux qui trahissent les valeurs humaines élémentaires
en essayant de provoquer la violence par leur propre violence - et
ceux-là se salissent encore plus qu'ils ne salissent la France, se
blessent encore plus qu'ils ne blessent leurs innocentes victimes,
indignes qu'ils sont de l'uniforme qu'ils portent et j'espère qu'ils
le deviendront un jour prochain -; ceux qui emprisonnent sans motif
des mères de famille, des mineurs, des passants - et ceux-là
amoindrissent bien plus leur liberté qu'ils ne réduisent celle de
leurs victimes car en réalité ils donnent à celles-ci une énergie
nouvelle, celle de la juste colère, car la première liberté n'est
pas "d'aller et de venir", mais de vouloir ce que l'on
fait, et ce vouloir est servi par notre énergie.
De quel camp êtes-vous ? En votre for
intérieur, d'abord, dans vos décisions, puis dans vos actes ?
Pour ma part, je suis un veilleur, un
veilleur que vous avez un jour relevé avec gentillesse, puisque je
ne résistais pas, quand d'autres durent être relevés fermement, et
c'est sans doute votre devoir, ou violemment, et ce sera la honte de
ceux qui s'en seront rendus coupables – et cette limite est floue,
sauf à votre cœur, pour qui tout est clair si vous savez l'écouter.
Comme veilleur, j'espère seulement vous amener à réfléchir, à
vous ré-veiller, peut-être ?
Ne doutez pas de mon amour pour chacun
d'entre vous, entraperçu, touché, avec qui j'ai pu discuter, même
ceux qui se dégradent eux-mêmes dans leur comportement inhumain,
car tous nous avons nos limites et je connais les miennes. Avec cet
amour, ne doutez pas de mon respect ni de l'espoir que je place en
vous, comme en toute personne, et plus particulièrement en ceux qui
veulent servir l'état de droit et nous protègent. Et je sais que
nous sommes nombreux à penser ainsi.
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