vendredi 25 juillet 2014

Education - l'enseignement

Nous voudrions ici d'aborder quelques points concernant l'éducation - au sens de "l'éducation nationale".

Tout d'abord, force est de constater que le niveau des étudiants qui arrivent à l'université, ayant réussi leur bac, devient alarmant.
On voit débarquer des jeunes qui n'ont plus la moindre capacité à analyser des problèmes ou fournir un travail personnel. Enseignant en chimie, je ne peux que constater l'incompétence dramatique des étudiants en mathématiques, physique et chimie. Ce qui, il y a quelques années à peine, était considéré maitrisé par les nouveaux entrants n'évoque plus que de vagues images dans l'esprit des arrivants. Quant à la maitrise du français, pliant probablement sa valise pour descieux plus cléments, elle a peu près complètement déserté les copies. Ces mauvaises compétences linguistiques nuisent par ailleurs gravement au travail des étudiants, qui parfois se montrent incapables de comprendre un sujet ou d'exprimer ce qu'ils pensent par des phrases cohérentes et correctement construites.

Que s'est-il donc passé ? Faut-il penser que les nouvelles générations sont moins douées que les précédentes et que le niveau moyen régresse sans espoir de retour ? Certainement pas. Ce qui paraît en revanche beaucoup plus probable, c'est qu'un faisceau de causes diverses conspire à entraver le développement intellectuel d'un grand nombre de jeunes, causes qui vont des activités les plus quotidiennes aux pratiques pédagogiques imposées par l'éducation nationale en passant par l'incohérence grandissante entre les adultes.

Pour ce qui est de la vie de tous les jours, un facteur dramatique de dégradation du niveau scolaire est la télévision. Il n'est que de lire l'indispensable "TV lobotomie" de Michel Desmurget pour y voir démontré irréfutablement le dramatique impact des plus de trois heures quotidiennes (en moyenne) que passent les jeunes devant le (de moins en moins) petit écran. Non seulement ce média a pour effet de ralentir le développement intellectuel (cognitif), mais en outre ilempiète sur trois facteurs essentiels du développement : la lecture, l'activité physique et le sommeil.
Car, deuxième facteur essentiel, on lit de moins en moins, et le corollaire en est une diminution du vocabulaire et de la maîtrise de la langue et donc des capacités de nuance et d'expression, ainsi qu'une plus faible imagination. Connaître moins de mots, c'est réduire sa capacité à concevoir et exprimer des pensées. Ne pas maîtriser la grammaire et la syntaxe, c'est s'interdire la construction de raisonnements et de démonstrations, que ce soit en droit, en histoire, en mathématiques, en français, etc. Et les études montrent que les écarts entre faibles et forts lecteurs vont en s'accroissant dramatiquement au fil des années. Il y a ainsi un enjeu réel à réapprendre à goûter au plaisir de la lecture.

Une idée reçue qui traîne dans beaucoup de têtes, à commencer, semble-t-il, par celles qui dirigent les programmes de l'éducation nationale (cf. « La destruction de l'enseignement élémentaire et ses penseurs », de Liliane Lurçat), est qu'il est mauvais de s'ennuyer voire, pire encore, de fournir un effort austère et qui ne soit pas source de plaisir immédiat. C'est ainsi que s'est développée une anti-pédagogie qui sape méthodiquement les bases nécessaires à la conduited'études longues. En encourageant la tendance déjà trop développée de la jeune génération à zapper et à ne pas fournir d'effort, cette dernière se montre incapable, arrivée à l'université, de se prendre en mains pour affronter les heures  nécessaires à l'acquisition des connaissances qu'impose la science moderne -- ou tout autre discipline, d'ailleurs. Jamais habitués à consacrer des périodes de temps prolongées à la concentration, il est bien difficile pour les étudiants d'en devenir capables après le baccalauréat.

Les mêmes qui ont combattu l'ennui, privant les élèves de construire leur goût pour l'effort (car le goût, comme tout, s'éduque – on l'a un peu trop oublié), les mêmes, donc, brandissent une opposition particulièrement vicieuse entre apprentissage et compréhension, affirmant, envers et contre tout ce que suggèrent l'expérience et la science à cet égard, qu'il vaut mieux savoir raisonner que de retenir par cœur ce que l'on pourra trouver dans les livres voire - miracle moderne - sur internet. Mais cette opposition est criminelle car elle tue à la racine le développement de l'intelligence humaine. Pour le dire rapidement, cela revient à affirmer qu'il n'est pas nécessaire de posséder un quelconque vocabulaire pour écrire, il suffit d'ouvrir un dictionnaire pour y trouver les mots adaptés et construire ses phrases. Ce serait évidemment absurde. Et l'idée que l'acquisition de notions s'oppose à la construction de l'intelligence ne l'est pas moins, c'est en fait rigoureusement la même. Car notre cerveau acquiert progressivement sa capacité à raisonner. Les neurosciences nous enseignent que ce que l'on appelle la mémoire de travail, celle qui permet de manipuler consciemment des notions, a une taille limitée, et la façon d'accroître sa puissance de raisonnement n'est pas en augmentant la mémoire de travail, mais en rendant automatiques des schémas de raisonnement qui ne demandent plus alors de traitementconscient, ce qui libère la mémoire de travail pour envisager un point de vue plus général. Très concrètement, lorsque l'on apprend à lire (cf. "Les neurones de la lecture", de Stanislas Dehaene), un premier effort à fournir consiste à apprendre par cœur les lettres, puis les syllabes, puis à former les mots. Lorsque le déchiffrement est lent, il est difficile de comprendre ce que l'on lit, car toute la concentration est focalisée sur le déchiffrement et ne peut se porter sur le sens. Puis, au fur et à mesure que le cerveau apprend à déchiffrer de manière automatique, le déchiffrement devient de plus en plus naturel jusqu'à ce que l'on n'ait même plus à penser individuellement aux lettres ou même aux syllabes, car le cerveau finit par devenir capable de reconnaître un mot dans son ensemble d'un seul coup d'œil (objectif que veulent atteindre les méthodes dites globales d'apprentissage de la lecture, mais elles prétendent y parvenir sans en passer par la phase de déchiffrement alphabétique biologiquement nécessaire, et c'est là la cause de leur échec et une des raisons des problèmes massifs que rencontrent avec le français ceux qui y ont été soumis). Ainsi, lorsque le cerveau a établi une stratégie de lecture qui lui permet de reconnaître les mots d'un seul coup, la mémoire de travail peut se consacrer au sens. Et alors qu'il faut bien souvent à un lecteur débutant lire deux fois la même phrase pourprendre conscience de son sens, celui-ci apparaît immédiatement au lecteur expert. Ce principe gouverne tous les apprentissages et la formation du raisonnement dans toutes les disciplines (cf. "Why don't student like school ?", de Daniel T. Willingham ). C'est ainsi que d'interdire l'acquisition de connaissances "par cœur" revient à enlever le tuteur d'une plante, qui ne pourra ainsi pas se développer au mieux. (Il ne s'agit bien évidemment pas de réduire tout l'apprentissage à un vaste exercice de par cœur : il faut également développer le raisonnement par des exercices adaptés, de difficulté croissante, il faut également manipuler les objets, etc.)

En outre, la capacité de compréhension dépend de la culture en ce qu'elle s'inscrit dans une mise en perspective. Un fait pris isolément n'a pas - ou très peu - de sens. C'est inscrit dans un réseau de faits et de liens qu'il devient signifiant - c'est toute la différence entre un expert et un débutant. Ainsi, la compréhension profonde d'un fait dépend-elle par là aussi de la culture. L'entraînement et la répétition d'exercices libèrent l'esprit de tâches de plus bas niveau ce qui lui permet de se consacrer à une vision plus générale, et l'acquisition simultanée d'une culture dans un domaine permet une mise en contexte qui donne un sens plus riche aux faits nouveaux. Tout cela était connu des enseignants, au moins par le passé, et est compris et démontré par les neurosciences. Ce qui est vrai pour un sportif ou un musicien - ils doivent s'entraîner et répéter sans arrêt les mêmes exercices pour exceller - est tout aussi vrai pour l'écolier puis l'étudiant... car tous sont des êtres humains, semble-t-il.

Pour en revenir à l'ennui, celui-ci est en réalité un des plus grands biens dont on devrait faire cadeau aux jeunes. L'ennui est un lieu reposant, qui arrache à la course permanente à la stimulation, torrent de sensations ininterrompu qui ne permet aucune intériorisation ni construction d'une quelconque vie intérieure. L'inconfort associé à l'ennui est (selon Aric Sagman dans « Remotely controlled ») un symptôme de manque en l'absence des stimulations dont nous nous gavons sans cesse. En réalité, l'ennui est le lieu où se développent par excellence l'intelligence et l'imagination. Pour l'enfant, il faut du temps pour acquérir une compréhension profonde - pour tout un chacun, d'ailleurs - et la capacité d'investir son temps de façon spontanée est le gage d'une plus grande autonomie, dimension majeure de la maturité.

Internet présente un double visage. Source extraordinaire d'information, il est également le moyen de découvrir la réponse aux problèmes à traiter, aux questions du moment, sans avoir à fournir soi-même d'effort. De plus en plus, les étudiants présentent des rapports qui ne sont qu'un amalgame de copier/coller plus ou moins adroit, copier/coller qui remplace l'exercice autrefois imposé de lecture, d'analyse et de reformulation qui poussait à comprendre mieux un sujet et à se l'approprier progressivement. Internet est un outil formidable pour l'expert, mortel pour l'apprenti.

Un autre aspect très discutable de l'approche "moderne" de l'éducation est la notion d'enseignement de compétences. Outre que ce point de vue emprunte à une anthropologie qui ramène l'homme à n'être, selon l'horrible expression consacrée, qu'une "ressource", valorisable par ses seules "compétences", perdant ainsi de vue la personne dans son ensemble, cette démarche présente comme indépendantes des disciplines qui sont en réalité toutes liées entre elles, morcelant le savoir en bribes, dévalorisant la culture en concepts isolés. Car acquérir une compétence n'est pas comprendre, c'est se transformer en presse bouton, de plus ou moins haut niveau, certes, mais sans la pénétration du réel que donne une bonne éducation et qui permet une prise de recul et un regard critique qui sont bien les aspects les plus humanisant et les plus nobles de l'éducation primaire, secondaire et supérieure. Cette logique de morcellement est à l'œuvre depuis longtemps dans les programmes et s'intensifie d'année en année, dans toutes les disciplines, en interdisant la construction des connaissances suivant des schémas logiques donnant sens à l'ensemble (que l'on pense à l'interdiction de la chronologie en histoire, de la méthode logico-déductive en physique, de la séparation orthographe/grammaire en français, etc.). Ainsi, là où l'esprit a besoin d'ordre et de méthode quand il découvre une discipline, la pédagogie moderne propose des programmes morcelés et "déconstruits" - censément moins pénibles - qui n'offrent, à l'intelligence, que bien peu d'occasions de se développer.

Suivre une éducation suppose, par ailleurs, une relation de confiance entre l'enseignant et l'étudiant. À cet égard, le manque de cohérence entre adultes est destructeur. Cette question concerne de façon aiguë les niveaux primaire et secondaire, où les parents ont un rôle important à jouer, rôle qui s'amoindrit fortement dans le supérieur. Ainsi, lorsqu'un parent dénigre un professeur, il détruit la relation qui doit exister pour que l'enseignement puisse avoir lieu. Car l'enseignement implique, c'est un truisme, des êtres humaines et est fondé sur la qualité des relations entre les différents acteurs de cet admirable petit drame. À l'inverse, lorsque les enseignants refusent aux parents la place qui leur revient, ils nuisent à leur propre travail, car quelle coopération attendre, dans ce cas, de la part des parents ? Et les jeunes, par ailleurs, voient bien ces oppositions qui divisent les adultes et tous perdent, à leurs yeux, en crédibilité.

Pour finir sur quelques idées plus sociale et polémiques - peut-être - il apparaît troublant de réaliser que les méthodes modernes d'enseignement ont des affinités profondes avec la logique consumériste. Elles interdisent la frustrationet l'effort, ne permettent pas la prise de recul, toutes attitudes rigoureusement analogues à celles que recherchent les "marketteurs" qui veulent à tout prix vendre, faisant feu de toutes les ruses qu'autorise la créativité et la science moderne. Ainsi, la pédagogie "Éducation Nationale" semble favoriser le développement - ou plutôt le non-développement - de personnalités superficielles, incapables de prise de distance et de ce fait soumises à ce (ou ceux) qui les dépasse(nt), aggravant l'atomisation progressive de notre société de plus en plus individualiste. Car aller vers l'autre suppose un effort, la prise en compte du point de vue d'un vis-à-vis suppose une culture et une imagination suffisantespour envisager que le sien propre n'épuise pas le réel et le désir élémentaire de la rencontre n'existera pas si le seul but recherché est la satisfaction de pulsions non maitrisées et tristement matérielles.
                                                                                                                                                                                                                              

lundi 17 février 2014

Ayons pitié des puissants

Il n'est d'amour qu'universel - s'il y a quelqu'un que "je n'aime pas", alors je n'aime pas. De toute personne nous devons apprendre à souhaiter son bien, et donc à l'aimer, par-delà ce que nos sentiments nous inspirent. Y compris ceux qui paraissent le plus terriblement nuire au bien des autres, de plus faibles qu'eux. Il faut leur souhaiter de découvrir le chemin de la paix, de l'amour et de l'humilité. Car l'être humain ne saurait être en paix quand il s'écarte de ce chemin étroit et escarpé.

Nous savons bien comme l'hostilité que nous pouvons éprouver envers quelqu'un nous plonge dans des tourments, et il n'en est pas autrement pour ceux qui se murent dans la haine ou l'orgueil au nom de quelque principe que ce soit. Ainsi, ceux-là même qui cherchent à nuire sont les plus à plaindre des hommes et devraient nous inspirer plus de pitié que de colère. Pitié de voir des adultes cramponnés à des recherches stupidement égoïstes ou ridiculement orgueilleuses, de les voir incapables de s'ouvrir à la liberté des autres, incapables de regarder le réel en face mais rester aveuglés par leurs a priori. Pitié de les voir se rengorger d'honneurs artificielles, de babioles mortes, d'être assoiffés d'approbation, d'admiration, de biens, de domination. Pitié de constater l'absence de vie intérieure et de capacité d'ouverture. Et ces gens-là peuvent être de riches et puissants dirigeants, des stars, des intellectuels comme des anonymes... Au fond, ce sont de pauvres gens qui n'ont pas compris l'essentiel de la vie, faute d'avoir été à bonne école, ayant reçu peut-être de trop terriblement ordinaires contre témoignages, ou n'ayant pas compris par leur propre fait, par refus d'abandonner leurs objectifs mesquins et égoïstes, leur vain aveuglement volontaire. Et bien qu'ils puissent nuire terriblement, ce sont de pauvres gens car la vraie richesse de l'homme est dans sa capacité à donner, la vraie gloire dans son aptitude à s'effacer pour l'autre, sa vraie puissance dans l'accueil de l'autre, son vrai bonheur dans le bonheur de l'autre.

"Un chrétien n'a pas d'ennemi". À chaque fois que nous regardons quelqu'un comme un ennemi, nous pouvons mesurer combien nous ne sommes pas de bons disciples du Christ, mesurer notre impuissance à aimer du vrai amour que seul le Christ peut donner pour accomplir en nous la promesse "j'ôterai votre cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair". 

mardi 7 janvier 2014

mardi 23 juillet 2013

Pauvreté, Chasteté, Obéissance

Les religieux prononcent trois vœux : pauvreté, chasteté, obéissance. Souvent on se demande comment il est possible de les vivre... mais au fond, on devrait se demander comment il est possible de vivre sans eux ?

Comme chrétien, nous croyons - c'est-à-dire que nous savons - que la vie est amour, que l'amour est à l'origine de tout, car Dieu est amour. Et en quoi ces trois vœux sont-ils reliés à l'amour ?

Le vœu de pauvreté signifie un dépouillement vis-à-vis des biens, des "choses". Ainsi, ne viendra jamais se mettre entre moi et l'autre un amour désordonné des biens, mais au contraire la pauvreté sera mon protecteur pour ne pas ressentir jalousie envers l'autre dans ce qu'il possède, dureté pour parvenir à tout prix à posséder quelque objet de convoitise que ce soit. Pauvre, j'interdis aux choses d'amoindrir mon amour, d'être un obstacle entre moi et l'autre.

Le vœu de chasteté signifie un dépouillement vis-à-vis des êtres, c'est-à-dire de ne pas être pris par le désir de les posséder, d'aucune manière, ne pas en faire des outils de satisfaction personnelle. Ce vœu est bien trop souvent réduit à sa part sexuelle, alors que bien au-delà de ce périmètre restreint, il s'étend aux moindres rapports avec les autres. Ne jamais utiliser quelqu'un, ne jamais en faire un moyen en vu de satisfaire l'un ou l'autre de mes manques ou de mes pulsions. Il y a une chasteté du couple, pour ne pas réduire l'autre à mes appétits mais bien au contraire construire une relation harmonieuse, à l'écoute du présent. Il y a une chasteté de l'éducateur, et donc des parents, pour ne pas façonner le jeune qui nous est confié suivant nos propres désirs, mais bien se mettre à l'écoute de ce qu'il porte de nouveau, d'original, de mystérieux, qui nous dépasse et nous bouscule, qui prend à contre-pied nos tendances personnelles. Tout ce qui n'est pas source de mort est source de vie. Tout ce qui nous pousse à nous questionner nous permet de nous ouvrir à l'autre. Il y a une chasteté de l'amitié, qui est de ne pas utiliser ses amis, de ne pas avoir des amis sur la seule base d'une utilité, de ne pas s'en considérer propriétaire ni de leur être soumis. Il y a une chasteté du patron, qui est de ne pas considérer ses employés comme des "ressources humaines" - monstrueuse expression de notre civilisation en perte des repères les plus élémentaires -, mais comme des personnes à servir. Il y a une chasteté vis-à-vis de l'étranger, etc. Chaste, je m'interdis de faire des autres des objets, et ainsi je peux les aimer.

Le vœu d'obéissance signifie dépouillement vis-à-vis de sa propre volonté. La première obéissance est l'obéissance au réel, qui signifie accepter ses limites, ne pas se considérer, s'imaginer, se rêver tout puissant et ainsi laisser à l'autre la possibilité d'être, d'exister dans notre monde intérieur. Mais l'obéissance dont il est question pour les religieux est bien celle d'une obéissance formelle au supérieur, d'apprendre à se déposséder face à l'autre de sa propre volonté, pour se libérer même de ce qui nous paraît si essentiel dans notre époque individualiste, afin que notre volonté elle-même soit ouverte à l'autre, et donc à l'amour. Que notre volonté elle-même puisse s'unir à celle de Dieu, car tel est l'amour : l'unification des volontés. Si je considère ma volonté plus importante que celle de l'autre, dans le quotidien le plus immédiat, je pourrai refuser que certains choix se fassent à l'encontre de mes propres décisions, alors que vivre dans l'obéissance à l'autre signifie accepter sa volonté, ne pas être égocentré, attitude difficilement compatible avec l'amour... S'il n'en allait pas d'une conséquence grave, nous devrions obéir en tout temps.

Ces trois vœux participent donc d'un même mouvement de dépouillement pour devenir vraiment libre, retenu par aucune possessivité et ainsi vraiment capable d'amour, de don de soi. Car qui peut se donner s'il est possédé par une convoitise - matérielle, relationnelle ou intérieure ? Tout chrétien est appelé à la chasteté, la pauvreté et l'obéissance, suivant les formes propres à son état et à son rôle. Ces vœux signent la profonde sagesse du christianisme, car seul un homme mûr et achevé les vivra parfaitement. Seul, le Christ les a vécu et les vit. Et lui seul peut nous donner de les vivre. Car même du projet de les vivre par nos forces nous devons être libres, pour n'être pas possédés par les vœux-mêmes qui doivent nous libérer.

Ces vœux ne s'incarneront pas de la même façon pour un religieux, un étudiant, un prêtre, un père ou une mère, un patron, un employé, un passant, un familier... Ces vœux, nous avons tous à les laisser nous former, nous ouvrir les yeux sur les conditions de l'amour, qui sont déjà son accomplissement, car l'amour est unification et les moyens qui font grandir dans l'amour sont déjà l'amour.

vendredi 19 juillet 2013

Réflexion sur le service

Aimer les autres par-dessus tout, par-delà soi-même, être « serviteur » par toute sa vie, ne peut reposer que sur deux choses. Tout d'abord, ce peut être une prédisposition naturelle, inconsciente en quelque sorte. Cette prédisposition peut être le fruit d'une expérience, d'une éducation, d'un manque ou quelque chose d'obscurément profond en soi qui pousse vers l'autre jusqu'à l'oubli de soi-même. Plusieurs questions émergent face à cette dynamique de vie : quel en est la sincérité ? Si elle est recherche de soi-même, compensation d'un manque, tentative sans cesse renouvelée de séduction, peut-on réellement parler d'amour ? Quelle en sera la longévité ? Reposant sur l'obscur et l'insaisissable, l'inconscient et l'au-delà de la volonté et de l'intelligence, tout peut basculer d'un instant à l'autre sous l'effet d'une lassitude ignorée, d'un égoïsme qui, se déplaçant, ne se satisferait plus d'une attitude altruiste, d'abord valorisante puis qui s'avérerait finalement oppressante. On peut être « serviteur » avec la même légèreté, la même inconscience que ce que trop souvent on entend par « amour », c'est-à-dire de manière infra humaine à force d'être purement sentimentale, motivée par le manque ou la séduction, l'effet produit en soi ou pour soi… J'aime l'autre pour ce qu'il produit en moi d'agréable… est-ce aimer vraiment ? De toute évidence, non. Je sers l'autre pour ce que cela m'apporte… est-ce servir vraiment ? Partiellement, sans doute, mais pas à la racine de l'acte, pas d'une manière qui garantisse la longévité de la logique du service, en fait pas d'une manière consciente, volontaire et libre.

Alors, quelle peut être une deuxième voie qui entraîne au service, et ce de manière vraiment humaine, c'est-à-dire reposant sur une décision ferme, volontaire, réfléchit, engagement de soi mûr et créateur ?Si ce doit être un engagement réfléchi, il faudra bien qu'il soit fondé sur des arguments qui conviennent à l'intelligence, à la raison. Ce seront alors des motifs de sens, métaphysiques ou religieux.

L'illustration la plus immédiate est la logique chrétienne du service. La foi chrétienne repose sur l'amour de l'autre en considérant que le sens de la vie humaine est l'union amoureuse, à Dieu et aux hommes. La foi chrétienne révèle que la nature profonde de l'être humain s'accomplit, se réalise, dans le don de soi, sous toutes ses formes. Dans la foi, nous découvrons que servir et aimer sont en fait une seule et même réalité, que le « […] Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mc 10, 45). Par le don de la Foi, nous sommes entraîné vers une vie de Charité, vivant ainsi de la vie même de Dieu, et cet engagement se prend dans la perspective de l'Espérance, également reçue. « Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est Moi qui vous ai choisis et établis comme mes amis afin que vous alliez et que vous donniez du fruit » (Jn 15, 16). Le serviteur selon l'évangile le devient dans le cadre d'une alliance, c'est-à-dire d'un appel de Dieu auquel son consentement est nécessaire. Dieu nous précède, pour nous appeler et diviniser en nous ce qui est vraiment humain – pour paraphraser Zundel – et fait ainsi du chrétien un serviteur plein, c'est-à-dire engagé librement, consciemment, et pour autant ne reposant pas sur ses seules forces, mais dans l'Action divine, son action prenant sens comme accomplissement de la vie même de Dieu en soi. Sur cette base, reçue de Dieu, le serviteur l'est pleinement, dans les petites comme dans les grandes choses, dans un engagement volontaire, libre et ainsi vraiment humain.

Le serviteur chrétien (pléonasme) réalise ainsi pleinement l'homme libre et croyant, intelligent et engagé, mû tant par sa vie intérieure que par la réalité du monde extérieur. Le service est réponse à un appel, alliance qui démarre, n'en doutons pas, dans les plus petites choses de la vie quotidienne, dans le service apparemment le plus anodin, dans l'écoute la plus plate de notre prochain, dans l'attention aux petites choses, germes et accomplissement de l'action de Dieu en nous, nous ouvrant aux autres afin de réalisez le seul commandement qui compte : « Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres. »

Il est bien évident qu'en tout chrétien, ces deux attitudes se rencontrent. Telle est la complexité – la misère ? – humaine. Le serviteur chrétien n'existe pas parfaitement dans notre monde. Il est à bâtir en nous sans cesse, dans une démarche de conversion, d'ouverture à l'autre. Dans une inquiétude spirituelle, peut-être, en entendant le Seigneur dire (Mt 25, 34-45) :

« Alors le Roi dira à ceux de droite : Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer, étranger et de t'accueillir, nu et de te vêtir, malade ou prisonnier et de venir te voir ? Et le Roi leur fera cette réponse : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. Alors il dira encore à ceux de gauche : Allez loin de moi, maudits, dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et ses anges. Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger, j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire, j'étais un étranger et vous ne m'avez pas accueilli, nu et vous ne m'avez pas vêtu, malade et prisonnier et vous ne m'avez pas visité. Alors ceux-ci lui demanderont à leur tour : Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou prisonnier, et de ne te point secourir ? Alors il leur répondra : En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait. »

Puisse le Seigneur nous ouvrir les yeux et le cœur pour Le voir en tous nos frères et sœurs, et Le servir, pour vivre de sa vie même, pour dire avec Paul : « Pour moi, vivre, c'est le Christ ! Ce n'est plus moi qui vis mais c'est le Christ qui vit en moi ! » (Gal 2, 20).

Lettre au président

 Ma lettre au Président, évidemment restée sans réponse. Probablement trop longue ?